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Parkinson et Alzheimer : quand les bactéries de l’intestin, de la bouche et de l’estomac révèlent de nouvelles pistes pour protéger le cerveau

Par Dr Salim BENLEFKI.-- depuis 3 heures 0

  Dr Salim BENLEFKI   Docteur en neurosciences

Pendant des décennies, les maladies neurodégénératives ont été étudiées presque exclusivement à travers le cerveau. Aujourd’hui, cette vision évolue rapidement. De plus en plus de travaux scientifiques suggèrent que certaines réponses pourraient se trouver ailleurs dans l’organisme, notamment dans l’intestin, la bouche et même l’estomac.

Deux récentes découvertes illustrent cette évolution majeure. D’un côté, des chercheurs ont identifié des signatures bactériennes intestinales et buccales associées aux premiers stades de la maladie de Parkinson. De l’autre, une équipe scientifique a découvert qu’une bactérie gastrique bien connue, Helicobacter pylori, pourrait fournir une molécule capable de freiner certains mécanismes impliqués dans la maladie d’Alzheimer.

Ces résultats ne permettent pas encore de guérir ces maladies. Ils ouvrent toutefois des perspectives inédites pour le dépistage précoce, la prévention et le développement de futurs traitements.

Parkinson : les premiers signaux pourraient apparaître dans l’intestin bien avant les tremblements

Une maladie qui commence souvent avant les symptômes visibles

La maladie de Parkinson est la deuxième maladie neurodégénérative la plus fréquente après Alzheimer. Elle se caractérise par la destruction progressive des neurones producteurs de dopamine, une substance indispensable au contrôle des mouvements.

Les symptômes les plus connus sont :

  • les tremblements ;
  • la lenteur des mouvements ;
  • la rigidité musculaire ;
  • les troubles de l’équilibre.

Cependant, les premiers signes peuvent apparaître plusieurs années avant le diagnostic :

  • constipation chronique ;
  • troubles digestifs persistants ;
  • perte de l’odorat ;
  • troubles du sommeil ;
  • anxiété ;
  • dépression ;
  • fatigue inexpliquée.

Cette phase précoce a conduit les chercheurs à s’intéresser au microbiote intestinal.

L’axe intestin-cerveau, une communication permanente

Le microbiote intestinal regroupe plusieurs milliers de milliards de micro-organismes vivant naturellement dans le tube digestif.

Ces bactéries participent à de nombreuses fonctions essentielles :

  • digestion ;
  • production de vitamines ;
  • régulation immunitaire ;
  • protection contre certains agents pathogènes ;
  • communication avec le système nerveux.

Cette connexion permanente, appelée axe intestin-cerveau, repose notamment sur :

  • le nerf vague ;
  • les hormones ;
  • les médiateurs immunitaires ;
  • les substances produites par les bactéries intestinales.

Lorsqu’un déséquilibre du microbiote apparaît, il peut favoriser une inflammation chronique susceptible d’influencer le fonctionnement cérébral.

Une signature bactérienne détectée avant les premiers symptômes

Une étude internationale publiée dans Nature Medicine par l’University College London et l’unité MetaGenoPolis de l’INRAE a analysé le microbiote de 464 participants :

  • 271 patients atteints de Parkinson ;
  • 150 témoins sains ;
  • 43 porteurs asymptomatiques du variant génétique GBA1.

Le gène GBA1 est particulièrement surveillé, car sa mutation peut multiplier jusqu’à trente fois le risque de développer Parkinson.

Les chercheurs ont identifié 176 espèces bactériennes présentant des différences significatives entre les patients et les sujets sains.

Fait particulièrement remarquable : 142 de ces altérations étaient déjà présentes chez les porteurs du gène GBA1 qui ne présentaient pourtant aucun symptôme moteur.

Le microbiote semblait donc refléter une phase préclinique de la maladie.

Des résultats confirmés dans plusieurs pays

Afin de vérifier la robustesse de leurs observations, les chercheurs ont reproduit leurs analyses dans trois autres cohortes situées :

  • en Corée du Sud ;
  • en Turquie ;
  • aux États-Unis.

Au total, 638 patients supplémentaires et 319 témoins ont été étudiés.

Les mêmes perturbations bactériennes ont été retrouvées, renforçant l’hypothèse d’une véritable signature microbienne associée à Parkinson.

Vers un futur test de dépistage par analyse des selles ?

Ces travaux laissent entrevoir la possibilité de développer un jour des tests de dépistage basés sur le microbiote.

Un simple prélèvement de selles pourrait potentiellement permettre :

  • d’identifier des personnes à risque ;
  • de détecter la maladie avant l’apparition des symptômes ;
  • de suivre son évolution ;
  • d’évaluer l’efficacité de certaines interventions thérapeutiques.

Pour l’instant, cette approche reste expérimentale et ne constitue pas un outil diagnostique validé.

Le microbiote buccal également impliqué dans le déclin cognitif

Des bactéries de la bouche retrouvées dans l’intestin

Une seconde étude, publiée dans Gut Microbes par des chercheurs du King’s College London, s’est intéressée à la relation entre microbiote buccal, intestin et fonctions cognitives.

Les scientifiques ont analysé :

  • 228 échantillons de selles ;
  • plusieurs prélèvements salivaires.

Les participants comprenaient :

  • 41 patients atteints de Parkinson avec troubles cognitifs légers ;
  • 47 patients souffrant de démence associée à Parkinson ;
  • 26 témoins sains.

Les résultats montrent que les patients présentant un déclin cognitif hébergeaient davantage de bactéries buccales potentiellement nocives dans leur intestin.

L’inflammation comme lien entre bouche, intestin et cerveau

Ces bactéries semblent capables :

  • d’altérer la barrière intestinale ;
  • d’augmenter l’inflammation chronique ;
  • de produire des toxines susceptibles d’affecter le cerveau.

Grâce à l’intelligence artificielle, les chercheurs ont identifié plusieurs fonctions bactériennes jusque-là invisibles avec les méthodes classiques.

Certaines toxines microbiennes apparaissaient associées :

  • aux troubles de la mémoire ;
  • aux difficultés d’apprentissage ;
  • à l’aggravation des fonctions cognitives.

Les chercheurs restent prudents. Ils ne savent pas encore si ces bactéries contribuent directement à la maladie ou si elles profitent simplement des modifications provoquées par celle-ci.

Alzheimer : une bactérie gastrique pourrait inspirer de futurs traitements

Une découverte inattendue autour d’Helicobacter pylori

Alors qu’une personne développe une démence toutes les trois secondes dans le monde, la maladie d’Alzheimer représente environ 60 à 70 % des cas.

Une étude relayée par The Independent a récemment mis en lumière un acteur surprenant : Helicobacter pylori.

Cette bactérie est surtout connue pour provoquer :

  • les gastrites chroniques ;
  • les ulcères gastriques ;
  • certains cancers de l’estomac.

Elle colonise près d’une personne sur deux dans le monde.

Pourtant, les chercheurs ont identifié dans cette bactérie un fragment protéique baptisé CagAN, qui pourrait présenter des propriétés neuroprotectrices.

Les protéines toxiques au cœur d’Alzheimer

La maladie d’Alzheimer est caractérisée par l’accumulation anormale de deux protéines :

L’amyloïde bêta

Elle forme des plaques entre les neurones et perturbe leur communication.

La protéine tau

Elle s’accumule à l’intérieur des cellules nerveuses sous forme d’enchevêtrements neurofibrillaires, entraînant leur destruction progressive.

Ces deux protéines constituent la signature biologique de la maladie.

CagAN bloque la formation des agrégats toxiques

Les chercheurs se sont intéressés à la protéine CagA, connue pour contribuer à la virulence d’Helicobacter pylori.

En isolant sa partie N-terminale, appelée CagAN, ils ont observé des effets particulièrement prometteurs.

Dans plusieurs expériences réalisées en laboratoire, CagAN a fortement réduit la formation :

  • d’agrégats d’amyloïde bêta ;
  • d’agrégats de protéine tau ;
  • de biofilms bactériens riches en structures amyloïdes.

Selon les auteurs, même à très faible concentration, CagAN empêchait presque totalement l’agrégation de l’amyloïde bêta.

Un potentiel qui dépasse Alzheimer

Les résultats ne concernent pas uniquement Alzheimer.

Le fragment CagAN a également réduit l’agrégation :

  • de l’alpha-synucléine, impliquée dans la maladie de Parkinson ;
  • de l’IAPP, impliquée dans le diabète de type 2.

Cette observation suggère que certaines molécules inspirées de CagAN pourraient un jour être utilisées contre plusieurs maladies liées à l’accumulation anormale de protéines.

Un paradoxe scientifique fascinant

Le plus surprenant reste que cette même bactérie est également associée à un risque accru de démence.

Une vaste étude menée par l’Université McGill sur plus de 4,2 millions de Britanniques âgés de plus de 50 ans a montré qu’une infection symptomatique à Helicobacter pylori était associée à :

  • une augmentation moyenne de 11 % du risque d’Alzheimer ;
  • une hausse pouvant atteindre 24 % environ dix ans après l’infection.

Les mécanismes évoqués comprennent :

  • l’inflammation chronique ;
  • les carences en vitamine B12 ;
  • les déficits en folates ;
  • les perturbations du microbiote intestinal ;
  • les altérations de l’axe intestin-cerveau.

Autrement dit, la bactérie pourrait être nuisible dans son ensemble tout en contenant certaines molécules potentiellement bénéfiques.

Ce que ces découvertes changent réellement

Ces travaux ne démontrent pas que les bactéries provoquent directement Parkinson ou Alzheimer.

Ils montrent surtout que :

  • le microbiote semble impliqué dans les mécanismes neurodégénératifs ;
  • certaines signatures bactériennes pourraient servir de biomarqueurs précoces ;
  • des molécules issues du monde microbien pourraient inspirer de nouvelles thérapies.

De nombreuses questions restent ouvertes :

  • les bactéries sont-elles une cause ou une conséquence ?
  • peut-on modifier durablement le microbiote pour protéger le cerveau ?
  • certains probiotiques pourraient-ils jouer un rôle préventif ?
  • des traitements inspirés de CagAN seront-ils efficaces chez l’être humain ?

Recommandations médicales pour préserver son microbiote et sa santé cérébrale

En attendant de futures applications thérapeutiques, plusieurs mesures reconnues par la communauté scientifique peuvent contribuer à soutenir la santé du cerveau et du microbiote :

Adopter une alimentation de type méditerranéen

Privilégier :

  • les fruits ;
  • les légumes ;
  • les légumineuses ;
  • les céréales complètes ;
  • l’huile d’olive ;
  • les poissons riches en oméga-3.

Limiter :

  • les produits ultra-transformés ;
  • les sucres raffinés ;
  • les excès de graisses saturées.

Préserver sa santé bucco-dentaire

  • Brossage des dents deux fois par jour.
  • Utilisation régulière du fil dentaire.
  • Suivi dentaire régulier.
  • Traitement rapide des maladies des gencives.

Maintenir une activité physique régulière

L’exercice favorise :

  • la diversité du microbiote ;
  • la santé cardiovasculaire ;
  • les fonctions cognitives ;
  • la réduction de l’inflammation.

Consulter en cas de symptômes persistants

Un avis médical est recommandé en présence :

  • d’une constipation chronique ;
  • d’une perte inexpliquée de l’odorat ;
  • de troubles de mémoire inhabituels ;
  • de douleurs gastriques récurrentes ;
  • de troubles cognitifs progressifs.

Longtemps considérées comme des maladies exclusivement cérébrales, Parkinson et Alzheimer apparaissent aujourd’hui comme des pathologies impliquant de nombreux organes, notamment l’intestin, la bouche et l’estomac. Les recherches récentes renforcent l’idée que le microbiote joue un rôle central dans le dialogue entre le système digestif et le cerveau. Si ces découvertes doivent encore être confirmées, elles ouvrent une nouvelle ère pour la neurologie : celle où les premiers indices d’une maladie neurodégénérative pourraient être détectés bien avant l’apparition des symptômes, et où certaines bactéries, autrefois perçues uniquement comme des ennemies, pourraient devenir des sources inattendues de futurs traitements.

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