Quatre-vingts ans après les massacres du 8 mai 1945, la France a envoyé en Algérie la ministre déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, Alice Rufo, afin de participer aux cérémonies de commémoration organisées à Sétif. Cette visite hautement symbolique intervient dans un contexte de reprise prudente du dialogue entre Alger et Paris, après près de deux années de tensions diplomatiques.
Une visite hautement symbolique à Sétif
Lors de cette visite, la ministre française a déposé une gerbe de fleurs en hommage aux victimes des massacres du 8 mai 1945, notamment à la mémoire de Bouzid Saâl, jeune militant algérien abattu par les forces coloniales françaises alors qu’il brandissait un drapeau algérien durant une manifestation indépendantiste.
À travers cette séquence mémorielle, Alger a clairement voulu rappeler que toute normalisation des relations avec Paris devait impérativement passer par la reconnaissance du passé colonial et du lourd héritage historique entre les deux pays.
Massacres du 8 mai 1945 : la France appelée à regarder son passé colonial « avec courage »

À l’occasion de la commémoration des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, la ministre française déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, Alice Rufo, a appelé la France à assumer son passé colonial avec lucidité et responsabilité. Dans son discours prononcé lors de la cérémonie officielle, elle a déclaré qu’« il faut faire preuve de courage pour regarder l’histoire en face telle qu’elle s’est réellement déroulée, dans le respect de la mémoire de l’Algérie ».
Cette visite mémorielle s’inscrit dans le cadre de la Journée nationale de la Mémoire, marquée en Algérie par l’organisation de la « Marche de la Mémoire et de la Fidélité », en hommage aux milliers d’Algériens tués lors des manifestations indépendantistes violemment réprimées par l’administration coloniale française.
Les déclarations d’Alice Rufo s’inscrivent dans la continuité de la position officielle française consistant à reconnaître les violences et les crimes commis durant la période coloniale, sans toutefois aller jusqu’à des excuses officielles, toujours réclamées par une partie importante de la société civile et de la classe politique algériennes.
De son côté, l’Élysée a affirmé que « c’est la vérité de notre histoire et c’est l’honneur de la France de la regarder en face », estimant que cette reconnaissance lucide du passé doit permettre de construire des relations plus sereines, plus confiantes et plus équilibrées entre les peuples algérien et français.
Un épisode fondateur de la mémoire algérienne

Le 8 mai 1945 demeure l’une des dates les plus douloureuses de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Alors que la France célébrait la victoire contre l’Allemagne nazie, des manifestations indépendantistes éclataient à Sétif, Guelma et Kherrata. Les manifestants réclamaient davantage de droits et l’indépendance de l’Algérie.
Pour la première fois, des manifestants brandissaient le drapeau algérien aux côtés du drapeau français.
À Sétif, le jeune Bouzid Saâl refuse de baisser l’emblème national algérien après l’ordre donné par les autorités coloniales. Il est alors abattu par la police française, déclenchant une vague de violences et une répression massive qui s’étendra à Guelma, Kherrata, Annaba et plusieurs zones rurales.
Sous l’autorité du gouvernement provisoire français dirigé par le général Charles de Gaulle, les forces coloniales imposent la loi martiale. Arrestations massives, exécutions, villages incendiés, bombardements aériens et répression militaire marquent cette tragédie historique.
La répression menée par les autorités coloniales françaises fut particulièrement brutale : arrestations massives, exécutions, bombardements de villages et opérations militaires se sont poursuivis durant plusieurs semaines.
Le bilan humain de ces massacres reste encore aujourd’hui un sujet de divergence historique et politique. Les autorités algériennes évoquent environ 45 000 morts.
Pour de nombreux historiens, ces massacres ont constitué un tournant majeur ayant accéléré la naissance du mouvement national algérien et préparé le terrain à la guerre d’indépendance.
Des parlementaires français présents aux commémorations
Plusieurs responsables politiques français ont également accompagné cette visite officielle à Sétif, parmi lesquels Laurent Lhardit, président du groupe d’amitié France-Algérie à l’Assemblée nationale française et la député Sabrina Sebaihi.
Laurent Lhardit a déclaré : « Nous étions venus l’année dernière pour la commémoration du 8 mai, et cette année la France fait un pas de plus vers l’Algérie puisque nous accompagnons la ministre déléguée aux Armées pour participer à ces commémorations. C’est extrêmement important que la France reconnaisse ce massacre, et c’est très important dans le cadre de ce que nous souhaitons tous, c’est-à-dire le rapprochement des relations entre la France et l’Algérie, l’apaisement dans un premier temps de ces relations, puis la reconstruction de bonnes relations solides entre la France et l’Algérie. »
La députée Sabrina Sebaihi a, elle aussi, insisté sur la portée politique et mémorielle de cette visite : « Nous sommes aujourd’hui avec mon collègue Laurent Lhardit, député de Marseille et président du groupe d’amitié France-Algérie, aux côtés de la ministre pour commémorer les massacres du 8 mai 1945 à Sétif. Vous avez pu le voir, le président Emmanuel Macron a fait un geste aujourd’hui puisqu’un communiqué de presse a été publié pour reconnaître ce crime qui a été commis. Il a demandé à la ministre de venir assister aux commémorations. Nous étions venus l’année dernière en délégation parlementaire ; cette année nous sommes venus avec la ministre, ainsi qu’avec l’ambassadeur, qui est également de retour pour remettre en route les relations diplomatiques. Je pense que l’on peut se dire que, peut-être, finalement, la crise entre Paris et Alger est derrière nous. »
Présence de la diaspora Algérienne à la commémoration
Le député des Algériens en France, Tawfiq Khedim, a souligné la forte mobilisation de la diaspora algérienne venue participer aux cérémonies de commémoration à Sétif. Il a déclaré : « Nous sommes aujourd’hui dans la ville de Sétif pour commémorer le 8 mai 1945, aux côtés de membres de la diaspora algérienne résidant en France, venus spécialement pour cette occasion douloureuse de notre histoire. »
À travers cette présence, la participation de la communauté algérienne établie à l’étranger s’inscrit dans une démarche de mémoire partagée, marquée par le recueillement et le rappel d’un épisode fondateur de l’histoire nationale.
Le retour chargé d’émotion de l’ambassadeur français
Le retour en Algérie de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, s’inscrit dans un contexte de reprise progressive du dialogue entre Alger et Paris, après plusieurs mois de fortes tensions diplomatiques. Rappelé à Paris en avril 2025 dans le cadre de cette crise, le diplomate a officiellement repris ses fonctions à l’occasion de la visite mémorielle organisée à Sétif.
Une arrivée marquée par l’émotion
Dès son arrivée à Sétif, Stéphane Romatet a exprimé une forte charge émotionnelle liée à son retour : « Très heureux d’être ici. Aujourd’hui marque mon retour en Algérie et je commence à Sétif. C’est pour moi un moment d’émotion après un an d’absence de ce pays que j’aime tant. Tout à l’heure, lorsque les roues de l’avion ont touché la piste d’atterrissage de l’aéroport de Sétif, j’ai ressenti un très grand moment d’émotion en revenant sur cette terre d’Algérie. »
Une reprise des fonctions sous le signe du dialogue
Selon l’Élysée, cette reprise de fonctions vise à « restaurer un dialogue efficace » entre les deux pays et à relancer progressivement la coopération bilatérale après une période de tensions politiques et diplomatiques prolongées.
Dans un communiqué, la présidence française a également souligné que « la lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire doit aujourd’hui permettre de nouer des relations confiantes et prometteuses pour l’avenir, dans l’intérêt même des peuples français et algérien ». Elle a ajouté que cette démarche traduit la volonté du président Emmanuel Macron de conduire les relations franco-algériennes « avec honnêteté » et dans le respect de la vérité historique.
Un retour diplomatique aux enjeux sensibles
La reprise des activités de l’ambassadeur à Alger intervient dans un contexte de réactivation progressive des canaux diplomatiques entre les deux pays. Stéphane Romatet est également appelé à suivre plusieurs dossiers sensibles, dont celui du journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie depuis près d’un an et condamné à sept années de prison. L’Élysée a indiqué qu’une « attention prioritaire » serait accordée à son retour en France.
Une relation encore fragile malgré les gestes d’apaisement
Malgré les gestes d’apaisement récents, Alger rappelle régulièrement que le rapprochement diplomatique ne signifie ni oubli ni effacement du passé.
Les tensions entre les deux pays s’étaient fortement aggravées après le soutien affiché de Paris au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental, considéré comme une ligne rouge par l’Algérie, soutien historique du Front Polisario. Cette crise avait entraîné le rappel des ambassadeurs, des expulsions réciproques de diplomates ainsi qu’une importante dégradation des relations politiques et médiatiques.
La présence d’Alice Rufo à Sétif constitue ainsi l’un des gestes politiques les plus significatifs de ces dernières années autour de la mémoire coloniale française en Algérie.
Cette visite intervient après près de deux années de relations diplomatiques tendues entre les deux pays. Paris semble désormais vouloir ouvrir une nouvelle phase de dialogue mémoriel et politique avec Alger.
Aujourd’hui, le dialogue semble reprendre progressivement, mais de nombreux dossiers sensibles demeurent ouverts : mémoire coloniale, archives, reconnaissance des crimes coloniaux, visas, coopération sécuritaire, migration ou encore question du Sahara occidental.
À Alger comme à Paris, beaucoup savent désormais que le réchauffement diplomatique reste fragile et qu’aucune réconciliation durable ne pourra se construire sans un travail profond sur la mémoire, la vérité historique et la reconnaissance du passé colonial.
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