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Déclarations de Rima HASSAN, eurodéputée franco-palestinienne : « Une mission pour briser le blocus de Gaza »

Par Salim BENLEFKI-- 07-Juin-2025 0

Une flottille pour Gaza : entre engagement humanitaire, droit international et mémoire des attaques passées.

 

Pourquoi êtes-vous venue à bord de la flottille ? Quelle est votre mission ?

Je suis venu dans le cadre de la mission « Pour la liberté », une initiative qui existe depuis 2011. Elle réunit aujourd’hui 22 ONG engagées pour la levée du blocus imposé à Gaza. Cette coalition a déjà tenté à plusieurs reprises d’atteindre l’enclave palestinienne, notamment avec cinq navires humanitaires envoyés les premières années. Mais à chaque fois, les autorités israéliennes ont intercepté, voire attaqué, les bateaux, empêchant leur arrivée à destination.

Une mobilisation cohérente avec votre engagement parlementaire ?

Mon engagement dans cette mission s’inscrit dans une démarche de cohérence politique et éthique. Cela fait maintenant presque un an que je siège au Parlement européen, et depuis le début, je me suis fortement investi sur la question palestinienne. Or, malgré les innombrables crimes documentés — par des experts internationaux, des ONG, et même des institutions onusiennes —, on constate toujours une passivité inquiétante de la part de nombreux dirigeants occidentaux.

C’est pourquoi il m’a semblé nécessaire d’agir aussi sur le terrain, par des actions concrètes. Briser le blocus de Gaza, c’est aujourd’hui une urgence humanitaire et politique. Il s’agit aussi d’ouvrir la voie à d’autres initiatives similaires, qui, je l’espère, permettront l’acheminement effectif d’aide humanitaire vers la bande de Gaza.

Une action risquée mais assumée

Bien sûr, nous savons que cette mission n’est pas sans risques. Vous avez évoqué les précédentes expéditions — notamment celle de 2010, qui s’est soldée par une attaque meurtrière. Et plus récemment encore, le 2 mai dernier, un navire a été attaqué par un drone en pleine nuit, alors qu’il naviguait dans les eaux internationales.

C’est précisément pour cette raison que la coalition a choisi cette fois de rendre l’opération publique : pour que l’opinion soit informée, pour que les médias suivent, et pour que, en cas d’attaque, une mobilisation rapide soit possible. On se prépare à toutes les éventualités. Dès que des drones approchent, une alarme retentit, et nous devons nous réveiller en pleine nuit, nous équiper, nous mettre à l’abri, jusqu’à l’identification du drone — s’il s’agit d’un engin de surveillance ou d’attaque, et de quelle provenance.

Le droit international est clair

Il est important de rappeler que cette initiative est soutenue par plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations Unies. Ils ont souligné deux points essentiels :

  1. Naviguer dans les eaux internationales est un droit garanti par le droit maritime international. Israël n’a aucune base légale pour intercepter ou attaquer les navires de cette flottille.
  2. Les eaux actuellement contrôlées par Israël n’appartiennent pas à l’État hébreu, mais bien au peuple palestinien. C’est un contrôle militaire imposé par l’occupation, ce qui ne saurait empêcher le droit fondamental de la population à recevoir de l’aide, même sous occupation.

L’échec d’une opération humanitaire sous supervision américaine

Malheureusement, même avec la supervision des États-Unis, une récente tentative de livraison humanitaire par la mer a échoué. Des dizaines de Palestiniens ont été tués lors de cette opération pourtant censée être sécurisée. Cela montre à quel point la situation reste extrêmement dangereuse et instable.

Et si vous n’arrivez pas à livrer cette aide humanitaire ? Quels sont les scénarios envisagés ?

Nous sommes lucides. L’aide que nous transportons représente une goutte d’eau face à l’ampleur de la catastrophe humanitaire, mais c’est une action symbolique et politique forte. Les Nations Unies ont rappelé que 100 % de la population gazaouie est aujourd’hui touchée par la famine ou la malnutrition. Le blocus est un acte délibéré d’asphyxie humanitaire.

Plusieurs scénarios sont possibles :

  • Une interception par les autorités israéliennes dans les 48 à 72 heures.
  • Une attaque, comme cela a été le cas le mois dernier.

Nous nous préparons à tout. Nous mobilisons à la fois l’opinion publique, les médias, et le droit international pour affirmer que notre action est légale et légitime. Nous sommes dans notre droit, et même dans notre devoir, d’assister un peuple affamé, victime d’un génocide en cours. Nous redoutons qu’Israël ne pousse encore plus loin la violence, surtout que notre bateau est petit : une simple attaque de drone pourrait le faire couler, contrairement au navire précédent.

Je rappelle aussi qu’en 2010, lors de l’attaque de la flottille Mavi Marmara, des militaires israéliens ont été visés par des mandats d’arrêt internationaux, et poursuivis en justice à Istanbul pour crimes.

En tant qu’élue de La France insoumise, vous êtes souvent accusée d’être “anti-Israël”. Que répondez-vous à ces critiques ?

Ces accusations sont des tentatives de disqualification politique, visant à détourner l’attention du fond du débat. Je suis juriste de formation, et je me réfère strictement au droit international. Je ne sais pas ce que signifie être “anti-Israël”, mais je sais ce que signifie dénoncer un apartheid, un crime contre l’humanité – et ce sont des faits documentés par de nombreux experts et ONG.

Le régime israélien mène une politique de colonisation, illégale et violente, qui rend impossible la survie du peuple palestinien. La Cour internationale de justice a elle-même reconnu un risque plausible de génocide, et a demandé des mesures immédiates pour y mettre fin.

Israël occupe illégalement des territoires palestiniens depuis des décennies, tout en multipliant les crimes de guerre. Dans ces conditions, parler d’“anti-israélien” n’a aucun sens : ce que nous demandons, c’est le respect du droit international, des sanctions contre les violations, et une véritable protection du peuple palestinien.

Certains pays occidentaux, comme l’Espagne, l’Irlande ou le Canada, ont reconnu un génocide. Mais on vous reproche de ne pas avoir condamné l’attaque du 7 octobre. Quelle est votre position ?

Ce reproche revient souvent, mais il ignore la complexité du droit et du contexte. Toute attaque visant des civils, qu’ils soient israéliens ou palestiniens, doit être condamnée. Mais condamner le 7 octobre ne peut pas servir de prétexte à justifier huit mois de massacres à Gaza. Il ne peut pas y avoir de hiérarchie dans la souffrance humaine.

Ma priorité est de protéger les civils, tous les civils. Mais ce que nous vivons aujourd’hui, c’est l’anéantissement d’un peuple sous les bombes, sous les yeux d’une communauté internationale complice par son silence. C’est cela, l’urgence.

Pourquoi les États occidentaux restent-ils impuissants face à la situation du peuple palestinien ?

Je ne crois pas qu’on puisse parler d’impuissance. En réalité, ce n’est pas une question d’incapacité à agir, mais d’aveuglement volontaire. Les dirigeants occidentaux refusent encore de reconnaître la véritable nature de l’État d’Israël et la logique politique qui le structure depuis sa création. Deux éléments majeurs expliquent ce blocage profond dans les mentalités, qu’il est temps d’affronter, même si ce sont des sujets considérés comme tabous.

  1. Un aveuglement lié au passé colonial occidental

Le premier frein, c’est la dimension coloniale du projet sioniste. Il faut le dire clairement : la création d’Israël s’est faite au prix de la dépossession du peuple palestinien. En 1948, lors de la Nakba, plus de 500 villages palestiniens ont été rasés, et environ 800 000 Palestiniens ont été expulsés. Ma propre famille a fui à cette époque et vit dans des camps de réfugiés en Syrie depuis trois générations.

Depuis lors, cette logique coloniale ne s’est jamais arrêtée. Israël poursuit aujourd’hui encore une politique de colonisation, d’occupation et de ségrégation. Le problème, c’est que les pays occidentaux eux-mêmes ont un lourd passé colonial, qu’ils n’ont jamais véritablement reconnu ni réparé. Ils sont donc mal à l’aise, incapables de regarder dans le miroir ou de reconnaître une entreprise coloniale… quand elle ne les concerne pas directement. Et cela les empêche de prendre position de façon juste face à ce qu’endurent les Palestiniens.

  1. Le poids émotionnel et politique de la mémoire de la Shoah

Le deuxième élément, c’est la mémoire de la Shoah, un traumatisme profond dans l’histoire européenne. La création de l’État d’Israël a été pensée comme un refuge pour les Juifs survivants du génocide nazi. Et cela peut s’entendre : offrir une protection à un peuple persécuté était une nécessité historique.

Mais cette réparation ne peut pas se faire au détriment d’un autre peuple. On ne peut pas corriger l’histoire en infligeant une nouvelle injustice à d’autres. Les Palestiniens ont été dépossédés, déplacés, privés de leur souveraineté. Ils ont perdu leur terre, leur avenir, leur droit à l’autodétermination. Et pourtant, ils sont souvent sommés de se taire, comme si la souffrance d’un peuple pouvait justifier l’oppression d’un autre.

La solution à deux États est-elle encore envisageable ?

Soyons honnêtes : la solution à deux États est devenue caduque. Elle reposait sur les accords d’Oslo, qui prévoyaient un retrait israélien des territoires occupés sous cinq ans. Or, non seulement ce retrait n’a jamais eu lieu, mais Israël a continué à étendre les colonies et à renforcer l’occupation militaire.

Aujourd’hui, il ne reste quasiment plus de territoires viables sous contrôle palestinien. En parallèle, les colons israéliens sont plus d’un million, implantés illégalement en Cisjordanie. De l’autre côté, 20 % de la population israélienne est d’origine palestinienne. Comment, dans ces conditions, imaginer une séparation nette entre deux États ? Faudrait-il expulser un million de colons ? Ou chasser les Palestiniens citoyens d’Israël ? C’est irréaliste et dangereux.

Vers une solution fondée sur l’égalité des droits

Je fais partie d’une génération qui pense désormais ce conflit à travers le prisme de l’apartheid. Ce n’est pas une opinion, c’est un constat documenté par des ONG et des experts internationaux. Et face à l’apartheid, la seule issue possible, c’est l’égalité de droits pour tous.

Israéliens et Palestiniens vivent déjà, de fait, sur le même territoire. La solution durable, juste et humaine consiste donc à garantir les mêmes droits, les mêmes libertés, et les mêmes protections à tous les habitants de cette terre : liberté de circulation, liberté d’installation, égalité devant la loi.

Ceux qui refusent cette égalité – notamment les colons extrémistes violents, responsables d’expulsions, de meurtres et d’actes terroristes contre les Palestiniens – n’ont pas leur place sur cette terre. Ils doivent être renvoyés d’où ils viennent et poursuivis en justice pour les crimes qu’ils ont commis.

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