Des protestations inédites pour de meilleurs services publics dégénèrent en affrontements violents avec les forces de l’ordre. Les ONG dénoncent une répression disproportionnée.
Au Maroc, le climat social s’est brutalement tendu cette semaine. Trois personnes ont été tuées mercredi 1ᵉʳ octobre dans le sud du pays lors de heurts avec les forces de l’ordre. Les victimes ont été abattues alors qu’elles tentaient, selon le ministère de l’Intérieur, de « prendre d’assaut » une brigade de gendarmerie à Lqliaâ, près d’Agadir. Les autorités affirment que les gendarmes ont agi « en légitime défense » face à une attaque menée par des individus armés d’armes blanches, qui auraient mis le feu à un véhicule et tenté de voler des armes de service.
Ces décès sont les premiers enregistrés depuis le début d’un mouvement de contestation inédit lancé samedi dernier par un collectif anonyme de jeunes baptisé GenZ 212, en référence au code téléphonique du Maroc.
Pour la première fois depuis longtemps, les autorités avaient autorisé des rassemblements à Casablanca, Tanger et Tétouan. Des centaines de manifestants ont scandé des slogans contre la corruption, pour la justice sociale, et parfois pour le départ du Premier ministre Aziz Akhannouch. Mais dès la tombée de la nuit, les tensions se sont généralisées.
À Salé, près de Rabat, des groupes cagoulés ont incendié deux voitures de police et une agence bancaire. Des bureaux communaux ont été brûlés à Sidi Bibi. À Marrakech, un poste de police a été attaqué, selon les médias locaux.
Le ministère de l’Intérieur a indiqué que plus de 400 personnes ont été interpellées en deux jours, tandis que près de 300 blessés ont été recensés, dont une majorité parmi les forces de sécurité. Plus de 160 véhicules, ainsi que des administrations et commerces, ont été incendiés dans plusieurs villes, dont Oujda et Inzegane.
Les protestations trouvent leur origine dans le profond malaise socio-économique qui touche la jeunesse marocaine. Le chômage atteint 35,8 % chez les jeunes et 19 % chez les diplômés, selon les chiffres officiels.
Les slogans des manifestants expriment un rejet croissant des choix gouvernementaux. « Les stades sont ici, mais où sont les hôpitaux ? », scandaient les foules, dénonçant la priorité accordée par Rabat à l’organisation de la Coupe du monde de football 2030, au détriment de l’éducation et de la santé.
Un jeune de la ville frontalière d’Oujda a confié à la BBC que son hôpital local ressemblait à « une prison », décrivant des conditions sanitaires déplorables et des pratiques de corruption ordinaire pour obtenir une consultation.
Le collectif GenZ 212, apparu sur les réseaux sociaux comme Discord, se décrit comme un « espace de discussion citoyenne » centré sur la lutte contre la corruption et l’amélioration des services publics. Ses initiateurs affirment rejeter la violence et agir « par amour de la patrie ». Mais leur absence de structure formelle et la spontanéité des rassemblements compliquent toute tentative de dialogue avec le gouvernement.
Plusieurs associations de défense des droits humains ont dénoncé une « répression disproportionnée ». Le Réseau marocain des droits humains a exigé « des sanctions immédiates contre les auteurs des meurtres » et rappelé le droit constitutionnel de manifester. L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a également condamné « l’usage de la violence contre des manifestants pacifiques ».
Mohamed Al-Ghaloussi, président de l’Association marocaine pour la protection de l’argent public, a exhorté le gouvernement à « écouter les revendications légitimes des jeunes, plutôt que de les diaboliser ».
Pour l’analyste marocain Badr Laidoudi, « la réaction musclée des autorités révèle l’incapacité du régime à instaurer un dialogue réel avec la jeunesse, dans un contexte où la société civile et les partis politiques sont quasiment absents ».
Le mouvement marocain s’inscrit dans une vague de mobilisations menées ces derniers mois par des jeunesses en colère, du Népal à Madagascar, en passant par l’Indonésie et les Philippines. Ailleurs, ces révoltes ont déjà provoqué la démission ou l’affaiblissement de gouvernements.
Au Maroc, la coalition gouvernementale a promis d’« engager un dialogue » avec la jeunesse et a salué « la réaction équilibrée » des forces de sécurité. Mais la mort de trois manifestants, survenue dès les premiers jours de mobilisation, pourrait marquer un tournant décisif dans cette contestation, dont l’ampleur et l’avenir restent incertains.
les commentaire
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