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Cheikh Tahar Ali Aldjet, moudjahid, enseignant, imam…

Par C.B.-- 18-Juin-2023 94

« Vous savez, je fais des invocations à Dieu et il me comble toujours », disait le défunt.

La dépouille du Cheikh Mohamed Tahar Aït Aldjet, décédé mardi soir à l’âge de 106 ans, a été inhumée mercredi après-midi au cimetière “Aissat Idir” à Beni Messous (Alger), en présence d’une foule nombreuse de citoyens venus de différentes régions du pays.

L’enterrement s’est déroulé en présence du Premier ministre, Aïmene Benabderrahmane, du Conseiller du président de la République chargé des Affaires juridiques et judiciaires, Boualem Boualem et des membres du gouvernement dont le ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, Youcef Belmahdi, le ministre des Moudjahidine et des Ayants-droit, Laïd Rebiga et le ministre de la Communication, Mohamed Bouslimani.

Ont, également, assisté aux obsèques, le Secrétaire général du ministère de la Défense nationale, le recteur de Djamaâ El Djazaïr, Mohamed Maamoune Al Kacimi Al Hoceini, de hauts cadres de l’Etat, une foule nombreuse de citoyens et les disciples du défunt et ses compagnons d’armes ainsi que des imams et des prêcheurs.

Dans une oraison funèbre, M. Belmahdi a affirmé que “l’Algérie vient de perdre en la personne du Cheikh Mohamed Tahar Aït Aldjet, un érudit hors pair et un des savants de l’Algérie et son moudjahid, un homme dont le savoir et les actions doivent être médités par les générations montantes”.

Le défunt a contribué à la lutte de libération durant la colonisation et au combat d’édification après l’indépendance. “Il a pris les armes aux côtés du colonel Amirouche durant la glorieuse guerre de libération et a porté après l’indépendance la bannière du grand djihad, au service de la Révolution et du Savoir”, a souligné le ministre.

M.Belmahdi a mis en avant la considération et le respect dont jouissait le défunt auprès des oulémas du monde.

En marge des funérailles,  les témoignages de reconnaissances fusent de partout.

Considéré comme un “maître vivant” par ses disciples, adulé pour sa sagesse et sa bonté, par tous les Algériens, cheikh Tahar Aït Aldjet a dédié toute sa vie à l’enseignement, à la formation des enseignants du Coran et à prôner un islam de tolérance, de paix et de pardon et aura su se faire entendre à travers le territoire national et même au-delà des frontières.

Les 106 années qu’il a vécues dans ce monde les a dédiées à son pays l’Algérie et au savoir. Tout son parcours est une très belle histoire d’élévation intellectuelle, spirituelle et patriotique. « Cheikh Tahar est  un homme qui aime tout le monde et la vie l’a aimée en tenant à lui si longtemps », dira un des jeunes du quartier aux hauteurs d’Alger. « Ni son statut de moudjahid de la première heure et d’érudit, ni son honorable place  dans les cœurs des Algériens, l’ont changé.  Il était toujours égal à lui-même, fidèle à ses principes», ajoute-t-il.

« Cheikh Tahar est un homme généreux d’une extrême modestie, c’est un moudjahid sincère qui a mis sa vie au service du savoir et de la patrie. Il aide les gens, spontanément, sans calculs ni contrepartie », disent ses voisins, attristés par la disparition de cet homme de foi.

En effet, Cheikh Tahar a été un homme discret, presque effacé, c’est la télévision qui l’a fait découvrir à travers ses interventions avisées lors des célébrations des fêtes religieuses où il officie en sa qualité de membre de la commission des fetwas. Ses sourires d’enfant illuminaient régulièrement son visage angélique avec sa barbe blanche qui reflétait une vraie sagesse du cœur et noblesse des paroles.

« Un être paisible plongé dans ses méditations, qui savait manier aussi bien le verbe que le pistolet. Il a fait le coup de feu pendant la guerre de libération, tout en s’érigeant en médiateur pour régler les différends en s’appuyant sur sa large culture en théologie », dira Si Zoubir B., cet ancien élève du cheikh.

« Vous savez, je fais des invocations à Dieu et il me comble toujours. Il suffit juste de Lui demander », disait cheikh pour remercier Dieu et apporter du réconfort et de l’espoir à ceux qu’ils l’ont côtoyés.

Né le 7 février 1917 à Tamokra, un village situé entre Bordj Bou Arreridj et Bejaia,  (La Petite Kabylie). Il y a grandi et appris intégralement le Coran à l’âge de 12 ans. Son père, cheikh Mokrane, un imam qui prodiguait son enseignement à la zaouïa Sidi Yahia et à celle d’Amalou, avait une influence sur cheikh Tahar qui a assumé bien volontiers la transmission du savoir en accédant par la suite à l’enseignement de la théologie, l’arabe, l’histoire, les mathématiques, prodigués par son maître Saïd Aït Djer, un penseur émérite et un des fondateurs de l’Association des ulémas qui a eu le quitus du maître cheikh Abdelhamid Benbadis en personne, ainsi que par les cheikhs Mohamed Ali Taïbi, El Khiari, Hannachi, Mesbah, Tounsi et El Ghezouani.

Apte à apprendre plus, cheikh Tahar part à Mila où il complète ses études à la zaouïa Hamlaouia, dont le rayonnement avait dépassé les frontières locales grâce à l’apport d’érudits comme Sidi Khaled, issu de l’université de Karaouiyine, Benchelika Ahmed ou encore Benmalek diplômés de la célèbre Zitouna qui avait délégué trois de ses professeurs, Mesbah, Mizouni et Gribaâ. Il y restera 3 ans. En 1937, il retourne à Tamokra où il s’évertue avec les sages du village à relancer la zaouïa détruite par l’occupant français.

A 20 ans, cheikh Tahar est déjà sûr de ses acquis et prend le turban de l’enseignement. Il y restera de 1937 jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Lors des élections qui s’ensuivirent, cheikh Tahar allait, sous la bannière du PPA, mais la suite des événements du 8 mai 1945 allait contrarier le jeune pacifiste qui va comprendre que le peuple Algérien ne pouvait arracher ses droits que par des voies moins pacifiques. Homme de religion, il a été aussi un combattant acharné contre les injustices.

 Le caïd Si Cherif Ouelhad, lui tiendra rigueur et l’isolera, ce qui a obligé le cheikh à quitter son village natal et se retrouvait à la zaouïa Sidi Saïd Imsisen de Sedouk avec ses étudiants qui n’ont pas hésité à le suivre.

Lorsqu’il retourne chez lui à Tamokra, la zaouïa qu’il avait laissée en ruines et délaissée était devenue prospère, l’une des plus réputées de la région, sinon du territoire avec un effectif dépassant les 500 étudiants en régime d’internat.

L’imam qui sait manier le verbe et le pistolet

Quelque temps après le déclenchement de la guerre, la zaouïa s’était transformée en PC des moudjahidine. Krim Belkacem, le colonel Amirouche, Abane Ramdane et Mohamedi Saïd, notamment, y ont fait plusieurs passages. Lorsqu’en 1956, l’ennemi s’en est rendu compte, il n’a pas hésité à bombarder la zaouïa et ses alentours.

Cheikh Tahar était prédisposé à défendre la cause nationale et intégra, sans hésitation, le FLN durant la guerre de libération et occupa le poste de Cadi (juge) de la wilaya III et conseiller du chef militaire de la Wilaya III, le colonel Amirouche.

Il arrive quelque fois qu’une personne se retrouve dans une telle situation où il est difficile de prendre une décision. On peut être un grand intellectuel ou un grand révolutionnaire mais il y a des moments où l’on est si troublé que l’on ne sait pas quelle direction il faut prendre. Dans une telle situation, on a besoin de quelqu’un de sincère et qui a une certaine expérience dans la vie, qui pourrait nous conseiller et nous aider à sortir du dilemme dans lequel nous nous trouvons. Le colonel Amirouche, a chargé cheikh Tahar d’appliquer le droit et de veiller à ce que la justice et l’équité règnent dans ses verdicts. Une mission que cheikh Tahar a menée avec succès et a contribué à régler tous les différends.

Le colonel Amirouche qui avait le mérite d’encourager l’envoi de jeunes Algériens pour acquérir le savoir, savait que tôt ou tard, l’Algérie allait accéder à l’indépendance et que pour se construire, elle avait besoin de ses forces vives. A la fin de l’année 1957, une rencontre a eu lieu à Benthouab, au Nord de Bordj Bou Arreridj qui a réuni Amirouche, Amokrane Abdelhafid et Hmimi. A l’issue de cette réunion, le colonel Amirouche ordonna à cheikh Tahar  de rejoindre Tunis pour organiser les études des jeunes. « L’Algérie va être indépendante et elle aura besoin de cadres. Tu compléteras la formation des étudiants algériens qui y résident », lui avait dit le colonel.

Comme d’habitude, les odores s’appliquent et ne se discutent pas durant une guerre.  Le lendemain, avec un groupe d’étudiants et le cheikh Arezki Chibani, cheikh Tahar prend la direction de Tunisie qu’ils gagneront à pied au bout de 31 jours.

A Tunis, avec le colonel Amirouche, qui l’a précédé, ils ont mis en place toute la logistique ainsi que le départ des étudiants algériens vers la Syrie, l’Egypte, l’Irak. Parmi les jeunes étudiants de l’époque, Kamel Abderrahim, Hocine Benmaâlem, Mohamed Tahar Bouzeghoub, Boubekeur Zerouk, Gaher, Zoubir Bouarissa,…

Cheikh Tahar sera désigné en Libye où il restera du début des années 1960 jusqu’en 1963 aux côtés de Mohamed Salah Seddik, Hacène Yami et bien d’autres. Il était attaché culturel, il dépendait du ministère des Affaires étrangères. Mais en rentrant en Algérie en juillet 1963, la fonction qu’il exerçait ne lui disait plus rien et il retournait à sa vocation première, l’enseignement. C’est ainsi qu’il fut nommé professeur d’enseignement secondaire au lycée Okba d’Alger, de 1964 à 1972, puis de 1973 à 1978 au lycée Amara Rachid, où il a  pu accéder à la retraite en 1979.

Cette retraite sera interrompue par l’appel de son ancien élève à Tamokra, Mouloud Kacem Nait Belkacem, alors ministre des affaires religieuses, qui, par un subtil jeu de mots, le fera venir dans son ministère pour faire des prêches dans les mosquées. ‘’ De moutakaâid (retraité), il devient moutaâkid (contractuel)’’,  il a fait bénéficier les fidèles de son précieux savoir de longues années durant. Le regretté à repris son rôle de prédicateur, en donnant des  conférences (dourouss) et des conseils religieux, en plus du prêche du vendredi dans les mosquées d’El Ghazali (Hydra) et Dar al-Arqam. Le défunt a laissé un legs riche d’ouvrages, dont un ouvrage regroupant ses mémoires, et relatant l’histoire de l’Algérie outre un enregistrement sonore où il explique la lettre d’Ibn Abi Zeid El Kairaouani et des textes choisis de la série “El-Mouatae”

Pour ce groupe de Moudjahidines (combattants), comme il était au service de Dieu et de la propagation de l’Islam, Si Tahar a contribué à la mobilisation de dizaines de jeunes de la zaouïa et de sa région, au profit de la Révolution. «  L’histoire retiendra qu’il est à l’origine de la formation de jeunes qui sont devenus par la suite des cadres supérieurs de la nation. Le colonel Amirouche ne s’est pas trompé en le considérant comme l’un des cheikhs émérites qu’il a eu à côtoyer et trouver conseils auprès de lui », insistent-ils.

Des imams  tiennent à rappeler que cheikh Tahar a activé sans discontinuer à la Ligue islamique de prédiction où il s’est toujours imprégné du sens authentique du message porté par le Prophète Mohammed. En évoquant sa passion, la transmission du savoir, les témoignages sont unanimes que cheikh Tahar a toujours déploré l’état de l’école algérienne.

« Il y a plus une trentaine d’années, cheikh Tahar était mon prof d’arabe au lycée Amara Rachid. Toute la classe l’aimait et il était bon. Il était indulgent envers les élèves. Avec un visage angélique, il était plein de tendresse et de sagesse », tient à témoigner un ancien élève.

Absence remarquée des salafistes ”al-ilmiya”

Notons, comme toujours, parmi les nombreux courants islamistes, c’est surtout une absence qu’on aura remarquée. Celle  des salafistes ‘’scientifique’’ (al-ilmiya) ! « Je me demande pourquoi, ils sont toujours absents lorsqu’il s’agit d’un imam Algérien, comme cheikh Tahar Ait Aldjet, qui a beaucoup donné à la religion et au pays. Un imam qui choisi d’être au milieu et surtout de prôner le dialogue, la paix et la fraternité », a voulu noter ce salafiste, originaire de Kouba.  « Si c’était un des chouyouckhs, surtout ceux d’au-delà des frontières, les réactions seraient différentes », ajoute-t-il. « Dieu merci, cette fois-ci, le défunt a   échappé à leurs langues », tient à lui répliquer un jeune originaire de Bab El Oued qui explique pour contrer le salafisme, c’est d’abord à l’école qu’il faut opérer un changement radical. Tout s’y joue car c’est là que se forme le citoyen aux valeurs républicaines, celles du respect des droits de l’homme, du respect des libertés individuelles, de l’altérité, du respect de la différence et du droit à la différence, de la diversité et du vivre-ensemble en paix.

Il y a aussi le travail remarquable d’éclairage, de tanwir, d’explication et de pédagogie que font les jeunes et certains intellectuels sur les réseaux sociaux et même sur le terrain à travers les différentes structures de la société civile, associations, collectifs, groupes de dialogue et de débat, et autres. Il faut dire qu’avec des moyens rudimentaires le travail de ces jeunes commence à porter ses fruits.

D’autre part, il y a un très grand travail d’ijtihad, c’est-à-dire un effort de réflexion sur les textes fondateurs de l’islam, qui doit être fait. Les lectures traditionnelles ne répondent plus aux attentes, besoins et questionnements de l’homme moderne.

Cet effort de réflexion est avant tout un devoir religieux et il doit être opéré sur la base des nouvelles disciplines scientifiques et surtout les sciences humaines : histoire, sociologie, psychologie, linguistique, anthropologie, philologie, codicologie, étude critique et historique des textes, etc. Et c’est à partir de là qu’on pourra construire une nouvelle lecture des textes religieux qui concrétisera un islam des lumières, un islam que cheikh Tahar Aït Aldjet avait toujours prôné.

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