Dr Salim BENLEFKI Docteur en neurosciences
Anxiété, dépression, impulsivité, fatigue émotionnelle… De plus en plus de recherches scientifiques suggèrent qu’un coucher tardif pourrait avoir des conséquences importantes sur la santé mentale.
Longtemps considéré comme une simple habitude de vie ou une préférence personnelle, le fait de veiller tard semble aujourd’hui associé à un risque accru de troubles psychologiques, même lorsque ce rythme correspond au chronotype naturel de la personne.
Des chercheurs de Stanford University et plusieurs équipes internationales s’intéressent désormais de près au lien entre horaires de sommeil et équilibre psychique.
Chronotype : pourquoi certaines personnes sont naturellement “du soir”
Chaque individu possède une horloge biologique interne appelée chronotype.
Ce rythme naturel influence :
- les heures de sommeil ;
- les périodes de vigilance ;
- la température corporelle ;
- la production hormonale ;
- les capacités cognitives au cours de la journée.
Certaines personnes sont naturellement :
- “du matin” ;
- “du soir”.
Les chronotypes tardifs ont tendance à :
- s’endormir plus tard ;
- être plus actifs le soir ;
- éprouver des difficultés à se lever tôt.
Mais selon plusieurs études récentes, ce fonctionnement biologique pourrait aussi influencer la santé mentale.
Une étude de 2025 établit un lien avec plusieurs troubles psychologiques
Une étude publiée en 2025 dans la revue scientifique Translational Psychiatry a analysé le profil psychologique de 428 adultes âgés de 18 à 70 ans.
Ce que les chercheurs ont observé
Les participants présentant un chronotype “soir” étaient davantage associés à :
- une dysrégulation émotionnelle ;
- des symptômes dépressifs ;
- de l’anxiété généralisée ;
- de l’anxiété sociale ;
- de l’impulsivité ;
- un risque accru de Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité.
À l’inverse, les personnes ayant un chronotype “matin” présentaient davantage certains symptômes liés à l’humeur maniaque.
Une vaste étude britannique confirme ces résultats
D’autres travaux vont dans la même direction.
Une étude publiée en 2024 dans Psychiatry Research a suivi environ 75 000 adultes britanniques.
Les chercheurs ont observé que les personnes se couchant tard présentaient :
- davantage de troubles psychiques ;
- plus de diagnostics psychiatriques ;
- un risque accru de souffrance émotionnelle.
Un risque augmenté de 20 à 40 %
Selon les chercheurs, les couche-tard avaient entre 20 et 40 % plus de risques de développer un trouble mental comparativement aux personnes ayant des horaires de sommeil plus matinaux.
Fait important : ce risque persistait même lorsque le rythme tardif correspondait à leur préférence biologique naturelle.
Veiller tard serait nocif, même pour les vrais “couche-tard”
Le professeur Jamie Zeitzer de Stanford University explique : « Ce n’est pas uniquement l’adéquation avec son chronotype qui compte. C’est surtout le fait de rester éveillé tard qui semble défavorable à la santé mentale. »
Autrement dit, même les personnes naturellement “du soir” pourraient bénéficier d’un coucher plus précoce.
Pourquoi le cerveau devient-il plus vulnérable tard la nuit ?
Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses biologiques et psychologiques.
La théorie de “l’esprit après minuit”
Jamie Zeitzer évoque notamment la théorie appelée : “Mind after midnight” (“l’esprit après minuit”).
Selon cette hypothèse :
- les capacités de régulation émotionnelle diminuent tard la nuit ;
- le cerveau devient plus impulsif ;
- les émotions négatives prennent davantage de place ;
- les décisions deviennent moins rationnelles.
La fatigue cognitive pourrait réduire notre capacité à gérer le stress et les émotions accumulées durant la journée.
Le manque de sommeil modifie aussi le cerveau
Dormir trop tard entraîne souvent :
- une réduction du temps de sommeil ;
- une dette de sommeil chronique ;
- un sommeil de moins bonne qualité.
Or, le sommeil joue un rôle majeur dans :
- la mémoire ;
- la concentration ;
- la régulation émotionnelle ;
- la gestion du stress ;
- l’équilibre hormonal.
Des nuits insuffisantes peuvent perturber plusieurs neurotransmetteurs impliqués dans l’humeur, notamment :
- la sérotonine ;
- la dopamine ;
- le cortisol.
Un cercle vicieux entre sommeil et troubles psychiques
Les spécialistes rappellent que la relation fonctionne dans les deux sens.
Le mauvais sommeil favorise les troubles mentaux…
Le manque de sommeil peut augmenter :
- l’anxiété ;
- l’irritabilité ;
- la fatigue émotionnelle ;
- les symptômes dépressifs.
… mais les troubles psychiques perturbent aussi le sommeil
L’anxiété et la dépression provoquent souvent :
- des difficultés d’endormissement ;
- des réveils nocturnes ;
- des ruminations mentales ;
- un sommeil non réparateur.
Selon Andrea Goldstein-Piekarski de Stanford Medicine : « Le sommeil et l’humeur sont profondément interdépendants. »
Les écrans aggravent souvent le problème
Les spécialistes pointent également l’impact des écrans utilisés tard le soir :
- smartphones ;
- tablettes ;
- ordinateurs ;
- réseaux sociaux.
Pourquoi la lumière bleue perturbe le sommeil
La lumière bleue bloque partiellement la production de mélatonine, l’hormone du sommeil.
Résultat :
- l’endormissement est retardé ;
- le cerveau reste en état d’éveil ;
- le sommeil devient moins profond.
Les contenus émotionnellement stimulants peuvent aussi augmenter :
- le stress ;
- l’anxiété ;
- les ruminations mentales.
Les recommandations des spécialistes pour protéger sa santé mentale
Les experts insistent sur l’importance d’une bonne hygiène de sommeil.
Les conseils les plus souvent recommandés
- garder des horaires réguliers ;
- éviter les écrans avant le coucher ;
- limiter café, nicotine et boissons énergisantes le soir ;
- réduire l’exposition à la lumière forte tard la nuit ;
- favoriser une chambre calme et sombre ;
- éviter les repas lourds avant de dormir.
Le week-end peut aussi perturber l’horloge biologique
Beaucoup de personnes compensent leur fatigue en dormant très tard le week-end.
Ce phénomène, parfois appelé “jet lag social”, peut désynchroniser l’horloge biologique.
Les spécialistes recommandent donc de conserver des horaires relativement stables, même les jours de repos.
Quand faut-il consulter ?
Des troubles persistants du sommeil ne doivent pas être banalisés. Il est conseillé de consulter un professionnel de santé en cas :
- d’insomnie chronique ;
- de fatigue importante ;
- d’anxiété persistante ;
- de symptômes dépressifs ;
- de somnolence excessive ;
- de difficultés de concentration.
Un suivi précoce permet souvent d’éviter l’aggravation des troubles psychologiques.
Le sommeil, un pilier majeur de la santé mentale
– Les recherches récentes confirment une idée de plus en plus claire en médecine : le sommeil ne sert pas uniquement à récupérer physiquement. Il constitue un véritable régulateur émotionnel et neurologique.
Veiller tard régulièrement pourrait fragiliser cet équilibre, même chez les personnes naturellement “du soir”.
– Adopter des horaires de sommeil plus stables et mieux adaptés au rythme biologique apparaît aujourd’hui comme l’un des leviers les plus simples pour préserver durablement la santé mentale.
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